Il arrive un moment, pour beaucoup de personnes engagées dans un travail sur elles-mêmes, où une forme de lassitude s’installe. Elles ont compris beaucoup de choses. Elles ont mis des mots sur leur histoire, identifié des schémas, reconnu des blessures, parfois suivi plusieurs accompagnements. Et pourtant, quelque chose continue de se rejouer. Une tension de fond, une anxiété persistante, une impression d’être toujours un peu en alerte, ou au contraire de fonctionner en mode automatique, sans vraiment se sentir vivant.

Cette expérience est souvent accompagnée d’une question silencieuse, rarement formulée à voix haute :
« Pourquoi, alors que je comprends ce qui m’est arrivé, est-ce que je ne vais pas mieux ? »

Pour beaucoup, cette question s’accompagne d’un doute plus profond encore. Celui de ne pas faire ce qu’il faut. De ne pas s’y prendre correctement. De manquer de volonté, de discipline, ou de courage. Comme si le fait de ne pas aller mieux malgré la compréhension était une preuve d’échec personnel.

Pourtant, si comprendre suffisait à guérir, les personnes les plus lucides, les plus réfléchies, les plus conscientes seraient aussi les plus apaisées. Or, l’expérience montre souvent l’inverse. Ce sont parfois celles qui analysent le mieux, qui mettent le plus de sens sur leur vécu, qui ressentent le plus vivement ce décalage entre ce qu’elles savent et ce qu’elles vivent réellement.

Cela ne signifie pas que comprendre est inutile. Mettre des mots, donner du sens, relier les points est souvent une étape essentielle. Cela permet de sortir de la confusion, de l’auto-accusation, et de commencer à se situer dans sa propre histoire. Mais comprendre n’est pas la même chose que transformer. Et ce décalage, aussi frustrant soit-il, n’est pas un signe que quelque chose ne va pas chez vous.

Il est souvent le signe que le lieu où s’est inscrit ce que vous avez vécu n’est pas seulement celui de la pensée. Que ce qui se rejoue aujourd’hui ne dépend pas uniquement de ce que vous savez, mais de la manière dont votre corps et votre système nerveux ont appris à fonctionner pour faire face, à un moment donné, à ce qui était trop, trop vite, ou trop longtemps.

Avant de chercher à faire plus d’efforts, ou à comprendre encore davantage, il peut être précieux de déplacer légèrement la question. Non plus : « Pourquoi est-ce que je n’y arrive pas ? », mais plutôt : « À quel endroit, en moi, le changement a-t-il réellement besoin de se produire ? »

Main écrivant dans un carnet, symbolisant la réflexion et la tentative de comprendre ce qui se passe

Comprendre n’est pas transformer

Pourquoi comprendre rassure

Comprendre ce qui nous arrive est souvent vécu comme un soulagement. Mettre des mots sur son histoire, identifier l’origine de certaines réactions, donner une cohérence à ce qui paraissait confus permet de reprendre un peu de contrôle. Là où il n’y avait que de la honte ou de l’incompréhension, il devient possible de dire : « ce que je vis a une raison ». Cette étape est précieuse. Elle aide à se sentir moins seul, moins fou, moins défaillant.

La compréhension a aussi quelque chose de rassurant parce qu’elle donne l’impression de maîtriser. Lorsque l’on peut expliquer ce qui se passe, on se sent moins à la merci de l’imprévisible. Le mental joue alors un rôle protecteur. Il organise, classe, relie. Il permet de tenir debout quand tout semble instable. Beaucoup de personnes ont d’ailleurs survécu à des périodes très difficiles grâce à cette capacité à analyser, à prendre du recul, à mettre du sens là où il n’y en avait pas.

Pourquoi cela ne suffit pas toujours

Mais cette force peut devenir, sans qu’on s’en rende compte, une limite. Car comprendre ce qui nous a façonnés ne modifie pas automatiquement la manière dont notre organisme réagit aujourd’hui. On peut savoir pourquoi l’on se sent tendu dans certaines situations, pourquoi un regard, un silence ou une absence déclenche une réaction disproportionnée, et continuer à ressentir la même chose, encore et encore. Le savoir n’empêche pas le corps de réagir comme s’il était toujours en danger.

C’est souvent là que naît la confusion. On a l’impression de tourner en rond. De répéter les mêmes mécanismes malgré la clarté acquise. Comme si une partie de soi n’avait pas reçu l’information que le contexte a changé. Et face à cette répétition, la tentation est grande de chercher à comprendre encore plus, d’analyser plus finement, de trouver enfin l’explication qui ferait basculer les choses.

Or, le changement ne se produit pas toujours là où on l’attend. Le fait d’avoir compris ne signifie pas que l’ensemble du système a intégré cette compréhension. Certaines réactions se déclenchent en dehors du champ de la réflexion consciente. Elles ne sont pas le signe d’un manque de travail ou d’un refus d’avancer, mais l’expression d’automatismes profondément ancrés.

Reconnaître cela, ce n’est pas renoncer à la compréhension. C’est lui redonner sa juste place. Comprendre éclaire le chemin, mais ce n’est pas la compréhension elle-même qui permet au corps de se sentir enfin en sécurité. Pour que quelque chose se transforme durablement, il faut souvent que cette sécurité soit vécue, éprouvée, et non seulement pensée.

Ce que le trauma modifie réellement

Lorsqu’on parle de trauma, on pense souvent à un événement précis, à un souvenir douloureux ou à une histoire qui aurait marqué un avant et un après. Pourtant, ce qui pose le plus de difficultés au quotidien n’est pas toujours le souvenir lui-même, mais ce qu’il a modifié en profondeur dans la manière de percevoir le monde et de réagir à ce qui se présente.

Notre cerveau ne fonctionne pas seulement pour analyser ce qui se passe sur le moment. Il est en permanence en train d’anticiper. À partir des expériences passées, il élabore des hypothèses sur ce qui est probable, sur ce qui est sûr, sur ce qui représente une menace. Cette capacité est essentielle à la survie. Elle permet de réagir vite, sans avoir besoin de réfléchir longuement à chaque situation.

Pieds nus en contact avec le sol, évoquant l’ancrage corporel et la sensation de sécurité

Lorsque certaines expériences ont été trop intenses, trop répétées, ou vécues dans un contexte d’impuissance, ce système d’anticipation peut se rigidifier. Le corps apprend alors à rester sur le qui-vive, même lorsque le danger n’est plus là. Ce n’est pas un choix conscient. C’est une adaptation. À un moment donné, cette manière de fonctionner a permis de tenir, de s’ajuster, parfois même de survivre.

C’est pour cela que l’on peut savoir, rationnellement, que l’on est en sécurité et continuer à se sentir tendu, envahi, ou figé. Le corps ne réagit pas à ce que l’on sait, mais à ce qu’il perçoit. Et la perception n’obéit pas toujours à la logique. Elle s’appuie sur des signaux très fins, souvent inconscients, qui rappellent, de près ou de loin, des situations passées. Un ton de voix, une posture, un silence, une attente peuvent suffire à activer tout un ensemble de réactions automatiques.

Dans ces moments-là, il n’y a pas de décision à prendre. Le système nerveux fait ce pour quoi il a été entraîné. Il mobilise de l’énergie, accélère, se contracte, ou au contraire se coupe pour limiter l’impact de ce qui est perçu comme une menace. Ce processus se déclenche avant même que la pensée ait le temps d’intervenir.

C’est là que se joue souvent le malentendu. On attend du mental qu’il régule ce qui ne dépend pas de lui. On se dit qu’en comprenant mieux, en se parlant différemment, en se rassurant intérieurement, la réaction devrait s’apaiser. Mais le trauma n’est pas un problème de raisonnement. Il concerne la manière dont le corps et le système nerveux se sont organisés face à certaines expériences.

Tant que cette organisation n’a pas l’occasion de se réajuster à travers des expériences nouvelles, la compréhension reste partielle. Elle éclaire, elle aide à ne pas se juger, mais elle ne suffit pas à modifier des réactions qui se déclenchent en amont de la pensée.

Pourquoi la volonté ne suffit pas

Face à ces réactions qui persistent malgré la compréhension, beaucoup de personnes finissent par se tourner vers la volonté. Elles se disent qu’il faudrait tenir bon, se raisonner, faire un effort supplémentaire. Apprendre à se contrôler. Ne pas se laisser envahir. Cette attitude est souvent encouragée, parfois même valorisée. Elle donne l’image de quelqu’un de fort, capable de se maîtriser.

Personne immobile dans la nature, suggérant la recherche de calme et les limites de la volonté seule

Mais dans le cas du trauma, la volonté se heurte rapidement à une limite. Les réactions en jeu ne sont pas le résultat d’un choix conscient. Elles émergent bien avant que l’on ait le temps de décider quoi que ce soit. Accélération du cœur, tension musculaire, agitation intérieure ou, au contraire, sensation de vide et de retrait apparaissent sans prévenir. Elles ne sont pas déclenchées parce que l’on manque de discipline, mais parce que le système nerveux fonctionne selon des automatismes anciens.

Chercher à contrôler ces réactions par la force peut même accentuer la difficulté. Plus on se demande de ne pas ressentir, de ne pas réagir, plus la tension augmente. Le corps se retrouve alors pris dans une double contrainte. D’un côté, il perçoit un danger. De l’autre, il reçoit le message qu’il ne devrait pas réagir ainsi. Cette lutte interne consomme beaucoup d’énergie et renforce souvent le sentiment d’échec.

C’est souvent à cet endroit que s’installe une forme de fatigue profonde. L’impression d’avoir tout essayé. De s’être battu longtemps contre quelque chose d’invisible. Certaines personnes finissent par se durcir encore davantage. D’autres, au contraire, se découragent et se replient. Dans les deux cas, la question de la volonté masque ce qui se joue réellement.

Les réactions traumatiques ne disparaissent pas parce qu’on leur ordonne de s’arrêter. Elles se transforment lorsque le système qui les produit reçoit d’autres informations. Lorsque le corps fait l’expérience, de manière répétée et suffisamment stable, qu’il peut se détendre sans danger. Que la vigilance permanente n’est plus nécessaire. Que l’environnement peut être prévisible, soutenant, ou simplement neutre.

Cela ne demande pas plus de volonté. Cela demande un autre type d’approche. Une manière de travailler avec le corps plutôt que contre lui. Tant que l’on attend de la volonté qu’elle répare ce qui s’est inscrit à un niveau plus profond, le changement reste fragile. Reconnaître cette limite n’est pas un renoncement. C’est souvent le point de départ d’un mouvement plus ajusté, où l’on cesse de forcer pour commencer à écouter autrement ce qui, en soi, cherche avant tout à se sentir en sécurité.

Paysage ouvert et paisible, évoquant un apaisement possible et une respiration intérieure

Et si ce qui vous freine ne se voyait pas ?

Comprendre ce que l’on a vécu reste une étape importante. Mettre des mots, relier les événements, donner une cohérence à son histoire permet souvent de sortir de la confusion et de l’auto-accusation. Cette compréhension apporte de la clarté, parfois même un apaisement ponctuel. Elle aide à ne plus se vivre comme défaillant ou incompréhensible à ses propres yeux.

Mais, à elle seule, elle ne suffit pas toujours à transformer ce qui continue de se rejouer dans le corps. Le trauma ne se maintient pas parce que l’on n’a pas assez compris, mais parce qu’une partie de soi fonctionne encore selon des règles anciennes. Des règles qui ont été utiles à un moment donné, mais qui ne correspondent plus forcément à la réalité actuelle. Tant que cette organisation profonde n’a pas l’occasion de se réajuster, le décalage entre ce que l’on sait et ce que l’on ressent persiste.

C’est souvent à cet endroit qu’un changement de regard devient possible. Non plus chercher à aller mieux en comprenant davantage ou en se forçant à réagir autrement, mais se demander de quoi le corps a besoin pour cesser d’être en alerte. De quelles expériences simples, répétées, concrètes, il a besoin pour intégrer que le danger est passé. La sécurité, dans ce contexte, n’est pas une idée à adopter, mais une sensation à retrouver.

Cela demande du temps, de la douceur, et une attention particulière à ce qui se passe dans l’instant. Ce n’est pas un chemin spectaculaire. Il est souvent fait de petits ajustements, de moments où le corps peut enfin relâcher un peu sans se sentir menacé. C’est là que la compréhension prend tout son sens, non plus comme une fin en soi, mais comme un soutien à un processus plus large.

Si ces lignes résonnent, il peut être utile d’explorer une autre question, souvent moins visible mais tout aussi déterminante. Et si ce qui continue d’agir aujourd’hui ne venait pas seulement de ce qui s’est produit, mais aussi de ce qui a manqué ? De ce qui n’a pas été suffisamment présent, soutenant ou sécurisant au moment où le système se construisait. C’est souvent dans ces zones discrètes, difficiles à nommer, que commence un travail plus profond, capable de transformer durablement la relation à soi et au monde.

Pour aller plus loin

Les réflexions proposées dans cet article s’inscrivent dans un courant de compréhension du trauma qui dépasse largement la seule dimension des événements. Plusieurs auteurs ont contribué à éclairer la manière dont le corps, le système nerveux et les relations précoces influencent durablement notre façon de nous sentir en sécurité.

Les travaux de Bessel van der Kolk ont joué un rôle majeur dans cette évolution. Ils montrent comment certaines expériences, même lorsqu’elles ne sont pas clairement mémorisées, laissent une empreinte profonde dans le corps et le système nerveux, influençant le fonctionnement émotionnel et relationnel bien après que le contexte a disparu.

La théorie polyvagale, développée par Stephen Porges, apporte un éclairage précieux sur ces mécanismes. Elle met en évidence le rôle central de la sécurité relationnelle dans la régulation du système nerveux, et permet de comprendre pourquoi certaines réactions persistent indépendamment de la volonté ou de la compréhension mentale.

Les approches corporelles du trauma, notamment celles proposées par Peter Levine avec la Somatic Experiencing, soulignent quant à elles l’importance de l’expérience vécue dans la transformation. Elles rappellent que le système s’est organisé avant les mots, et qu’il a souvent besoin d’expériences nouvelles, incarnées, pour pouvoir se réajuster.

Ces perspectives convergent vers une idée simple mais profonde : lorsque la souffrance ne s’appuie pas sur un récit clair, la transformation ne peut pas reposer uniquement sur l’analyse. Elle passe par la création progressive d’expériences de sécurité, là où le corps peut enfin vérifier que le danger n’est plus présent.

Bibliographie

Van der Kolk, B. A., McFarlane, A. C., & Weisaeth, L. (1996).
Trauma et mémoire corporelle : Les effets persistants des expériences traumatiques sur le corps et l’esprit.

Porges, S. W. (2011).
La théorie polyvagale : Fondements neurophysiologiques des émotions, de l’attachement, de la communication et de l’autorégulation.
Paris : Éditions du Seuil.

Levine, P. A. (2010).
Guérir le trauma par le corps : La méthode Somatic Experiencing.
Paris : InterÉditions.